Grandir entre plusieurs mondes
Cet été, mes nièces ont changé de ville. À la rentrée, elles allaient découvrir une nouvelle école. Leurs appréhensions, et celles de leur mère, ont nourri les miennes, en me rappelant mes propres premières fois stressantes : la peur d'être acceptée dans une nouvelle classe, de trouver sa place dans un nouveau groupe d'ami·es. Au-delà de l'anxiété des nouveaux départs, j'avais envie d'espoir, de solutions, de savoir que ça pouvait bien se passer. La sagesse de leur mère a préparé mes nièces pour cette rentrée. Moi, je me suis tournée vers les livres : j'y puise souvent des idées, des imaginaires, du courage et de l'espoir. C'est ce qui m'a menée à New Kid, de Jordan Craft.
Je me suis sentie tout de suite chez moi dans le monde de Jordan Banks, ce collégien de 12 ans qui change d'école grâce à une bourse d'études, et qui élargit son univers à d'autres façons d'habiter le monde.
Une confidence en images
D'abord, la forme : chaque chapitre est annoncé comme une référence livresque ou cinématographique, et aux dessins de l'auteur se mêlent ceux du personnage principal. C'est comme si on entrait dans la confidence de Jordan lui-même.Sa nouvelle école se trouve dans un autre quartier que le sien, plus riche et plus blanc. Quand il croise le premier élève noir qu'il voit, il se dit : ouf, il ne sera pas seul. Mais il est très vite confronté aux différences de classe sociale : certains élèves racisés fréquentent l'école depuis la maternelle, parce que c'est leur milieu social habituel ; d'autres, comme lui, grâce à des aides financières. Une stigmatisation pèse sur les élèves boursiers, à laquelle s'ajoutent les remarques racistes.
L'invisibilisation, à tous les étages
Une des professeures de Jordan l'appelle systématiquement par le prénom d'un autre élève d'une autre classe, alors que les deux ne se ressemblent en rien. Ce mépris social, doublé d'un déni d'existence, ne touche pas que les élèves : dans un couloir, un professeur noir, M. Garner, vient de dire à Jordan qu'on le confondait avec un autre élève simplement parce qu'il était nouveau. C’est pile le moment quand un collègue l'interpelle par erreur : "Good luck this season, coach Rick !" Jordan lui demande alors s'il est nouveau, lui aussi. M. Garner répond qu'il enseigne dans cette école depuis 14 ans. L'euphémisme utilisé pour minimiser l'expérience de Jordan n'enlevait rien à l'invisibilisation que M. Garner lui-même subissait, en silence, depuis bien plus longtemps.Jordan apprend aussi que la couleur de peau ne suffit pas à créer un lien. Avec Maury, il n'a que ça en commun : pas les mêmes activités, ni les mêmes intérêts, ni le même niveau socio-économique. La preuve : Jordan croyait que le squash était un légume, alors que c'est le sport que pratique Maury. Il subit par ailleurs les stéréotypes qu'on lui colle d'office : on suppose qu'il est bon au basket, qu'il a un père absent.
La charge raciale, disséquée avec humour
Dans une conversation avec Drew, un camarade noir, Jordan finit par dire tout haut ce qu'il pense vraiment de sa nouvelle école : les aménagements sont superbes, mais on l'y fait sentir comme un intrus, sommé de justifier constamment sa présence par son intelligence, son langage, une attitude docile qu'on attend de lui, tout en subissant une justice à deux vitesses. Leurs moindres gestes sont surinterprétés et leur font porter un poids social injuste : s'ils ne sortent pas dans la cour, c'est qu'ils "ne veulent pas se mélanger" alors qu'en réalité, il faisait simplement froid. S'il y a un sujet sur l'esclavage, ils deviennent les porte-paroles de tout le monde noir. Même un mot associé aux personnes racisées dans un contexte totalement hors-sujet (les investisseurs minoritaires d'une entreprise) suffit à les viser.Drew et Jordan utilisent l'humour pour combattre cette injustice de race et de classe. Ils se montrent aussi plus inclusifs envers d'autres élèves stigmatisés pour leur différence, comme Alex, qui utilise une marionnette comme mécanisme de protection.
L'allégorie du grand-père
Lors d'un déjeuner avec son grand-père, Jordan évoque les différentes amitiés qu'il entretient : Liam, élève blanc devenu son guide d'intégration, et Drew, qui partage avec lui cette charge raciale. Il réalise que ses mondes ne se mélangent pas. Son grand-père lui apprend, par une allégorie culinaire, qu'il n'a pas à choisir entre des mondes exclusifs : il peut garder son amitié d'enfance dans son quartier tout en étant ami avec Drew et Liam ensemble.Peu à peu, les liens se resserrent. Jordan et Drew s'affranchissent un peu de leur hypervigilance en réalisant que leurs camarades apprennent réellement à les connaître : Drew reçoit des cookies en forme de ballon de basket non pas parce qu'il est noir, mais parce qu'il a un poster des Knicks dans son casier. Les préjugés de classe, eux, ne désarment pas pour autant : Maury offre à Jordan un livre censé illustrer "la vie dure" dans son quartier.
Le courage politique
Le corps enseignant non plus ne démord pas de ses biais. Cette même professeure qui ne les appelle pas par leur prénom accuse Drew d'avoir agressé Andy, un élève blanc qui harcèle tout le monde, alors qu'Andy avait simplement glissé et chuté. Jordan prend son courage à deux mains, monte sur une table, et dit tout haut l'injustice qui se joue sous ses yeux. Son geste pousse d'autres victimes d'Andy à confirmer les torts de celui-ci. Drew est finalement innocenté, et tous les élèves se mettent ensemble à nettoyer les dégâts causés par la chute d’Andy : une solidarité trouvée dans la lutte contre l'injustice.Le déni, jusqu'au bout
Le cas désespéré du livre reste cette professeure, qui ne sort jamais de son déni face à l'existence plurielle des personnes noires. Pour elle, c'est toujours "eux" le problème ; elle ne questionne jamais ses propres torts ni ses propres biais. C'est Jordan qui est vu comme en colère, dans l'attaque, jamais elle qui refuse pourtant de regarder les choses en face. C'est pour ça que la réplique de Jordan fait autant d'effet, quand il lui demande si elle se sentirait "spéciale" d'enseigner dans une école de quartier difficile. Un vrai mic drop, presque une revanche sur ces films de "white saviour" comme Dangerous Minds ou The Blind Side.Un élève nouveau
Confronté à tous ces préjugés, Jordan apprend aussi à questionner sa propre vision du monde notamment grâce à son grand-père, à Alex, la fille à la marionnette, à Ms Slate, sa professeure d'art, et à ses amis de quartier. À la fin, il n'est plus le nouvel élève : il est un élève nouveau, grandi par ses expériences, ses amitiés diverses, et l'inclusivité qu'il a lui-même montrée envers des élèves comme Alex ou même Andy.D'une certaine manière, ce livre n'est pas si loin de ce que raconte Être une femme noire en France. Il est accessible aux petits comme aux grands, et j'espère qu'il plaira à ma nièce. J'entretiens avec elle une correspondance littéraire depuis plus d'un an : on se prête des livres, on écrit nos impressions dans un carnet qu'on partage. Un peu comme dans The Sisterhood of the Traveling Pants, sauf qu'on est deux, et qu'il s'agit de livres.

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