Le 18 septembre, j'avais rendez-vous à la Sorbonne pour le colloque organisé par Présence Africaine. Dans le programme : amphithéâtre Descartes, discours d'ouverture à telle heure. Simple, en apparence, sauf qu'une fois sur place, impossible de localiser ce fameux amphi. J'ai d'abord cru que mon inscription s'était perdue dans l'organisation. Puis j'ai croisé d'autres personnes, aussi perdues que moi, aussi inscrites que moi, aussi déterminées que moi à ne pas rater le début. On a fini par former un petit groupe de fortune, à arpenter les bâtiments et couloirs ensemble, jusqu'à repérer l'amphithéâtre, pile à temps pour le discours d'ouverture. Une entrée en matière presque symbolique : avant même que la première table ronde commence, on avait déjà fait l'expérience de ce qu'on allait passer l'heure suivante à décortiquer. Se retrouver, se reconnaître, avancer ensemble.
Cette première table ronde s'intitulait Jeunesses afrodiasporiques et bookclubs : enjeux d'accessibilité, modérée par Joël Zouna, doctorant en histoire de l'art à l'École Normale Supérieure de Paris et à la Technische Universität de Berlin. Autour de la table : Déli, fondatrice d'Overbookées, Anne Plantier du Sapotille Book Club, et Venice Trommer d'Interkontinental, qui organise l'African Book Festival à Berlin.
Pourquoi un bookclub, pourquoi cette thématique
La discussion a commencé par les origines. Pour Déli, Overbookées est née d'un besoin très concret à la sortie du Covid, en 2021 : lire, mais aussi confronter sa propre lecture à celle des autres. Elle a choisi une orientation clairement antiraciste et féministe. Venice, elle, a insisté sur la nécessité de rendre visibles des thèmes, des régions et des littératures qui ne le sont pas assez. Et Anne a raconté comment, en 2021, elle a voulu mettre en avant les littératures afrocaribéennes. Le nom "Sapotille" vient d'ailleurs de ce fruit tropical à la peau marron, comme un symbole choisi. Elle a aussi évoqué une difficulté à laquelle je n'avais jamais vraiment pensé : celle de la traduction entre les différentes Antilles francophones, anglophones, hispanophones et néerlandaises. Peu à peu, Sapotille a élargi son horizon pour accueillir chaque mois une thématique et un territoire différents.
Joël a ensuite demandé comment leur était venue la conscience de cet enjeu de visibilité. Déli a grandi à La Rochelle, où les livres étudiés à l'école ne reflétaient jamais son identité. Venice a rappelé la marginalisation très forte des littératures africaines et de la diaspora en Allemagne. Anne, de son côté, a d'abord fréquenté des clubs de lecture afro en tant que lectrice, avant de constater que ces espaces étaient surtout des safe places tenus par des femmes, et démocratisés grâce aux réseaux sociaux.
Lire seul, lire ensemble
Une question a particulièrement retenu mon attention : dans l'imaginaire collectif, le geste de lire relève-t-il de faire communauté, ou d'une lecture solitaire ? Les trois intervenantes se sont retrouvées d'accord : lire reste un acte solitaire, qui se prolonge ensuite de façon collective dans le bookclub. Le livre devient alors un support de discussion, une graine qui ouvre la voie à d'autres formes de rencontre au-delà du club lui-même : reading parties, festivals, et ainsi de suite.Réseaux sociaux : outil et piège
Sur l'impact des réseaux sociaux, les avis étaient plus nuancés. Déli reconnaît leur rôle dans la croissance d'Overbookées, parti de rencontres à 7 personnes pour aujourd'hui organiser un festival annuel réunissant 1 500 personnes en 2025. Mais elle a aussi pointé le shadow ban : le positionnement antiraciste et féministe d'Overbookées aurait vu sa visibilité réduite lors de la promotion de leur festival Read & Shine 2026. Elle a également relevé un effet pervers : la course à la visibilité pouvant exercer une pression à publier toujours plus de contenu, au point de faire perdre le plaisir même de lire. Elle-même écrit aujourd'hui moins de chroniques qu'à ses débuts.Venice, elle, a défendu l'idée que les réseaux sociaux ont démocratisé l'accès aux livres, les books reviews ayant désormais un impact réel sur le succès commercial d'un livre, tout en rappelant que l'argent reste le nerf de la guerre de l'attention des lecteur·ices. Anne a raconté un basculement : ayant commencé Sapotille en présentiel, elle a réalisé que nombre de ses followers venaient des quatre coins du monde, ce qui l'a poussée à passer son bookclub en ligne. Elle garde, contrairement à Déli, un regard résolument positif sur les réseaux sociaux comme outil.
Des festivals centrés sur les lecteur·ices
Joël a fait remarquer que les festivals littéraires se recentrent de plus en plus sur les lecteur·ices plutôt que sur les livres eux-mêmes. Anne a insisté sur le sentiment d'appartenance que cela crée : lire est un acte engagé. Venice y voit une opportunité de rencontre entre auteur·ices et lecteur·ices. Elle a évoqué une difficulté concrète pour l'African Book Festival : leur volonté d'inviter des clubs de lecture basés sur le continent africain s'est heurtée aux obstacles de visa et aux discriminations vécues par ces participants dans les aéroports, ce qui les a conduits à se recentrer sur des clubs basés en Europe. Déli a ajouté que ces rencontres permettent de mettre en lumière des auteur·ices invisibilisé·es, auxquel·les les grandes maisons d'édition consacrent moins de moyens de promotion. Overbookées a par exemple déjà invité des auteur·ices autoédité·es.Un acte radical ou marginal ?
Pour clore la table ronde, Joël a posé une dernière question : lire aujourd'hui, est-ce un acte radical, ou un acte marginal ? Venice pense que le livre physique pourrait devenir marginal face au livre audio, mais que la lecture reste un acte radical, une déconnexion volontaire, dans un monde où notre attention est constamment sursollicitée. Anne a rejoint cette idée : lire est un acte radical dans une société productiviste et frénétique, mais la marginalité touche surtout les auteur·ices afrodescendant·es. Elle a conclu sur une note d'espoir, portée par la prolifération des bookclubs.Ma question
Quand le micro est passé dans le public, j'ai levé la main pour leur demander, à toustes les quatre : comment font-iels pour tenir ? Qu'est-ce qui leur donne envie de continuer ?Anne a parlé de la passion de lire et de l'enthousiasme des lecteur·ices, des plus novices aux plus voraces, des plus timides aux plus loquaces. Venice a insisté sur la puissance du lien créé entre lecteur·ices, qui revigore les organisateur·ices et inspire les auteur·ices à écrire davantage. Déli a souligné la solidarité entre bookclubs : Overbookées en a bénéficié pour des financements, mais aussi le jour où l'association s'est retrouvée confrontée, pour la première fois, à des menaces de violence visant ses membres et les auteur·ices invité·es à ses événements. Joël, en conclusion, a dit s'appuyer sur sa personnalité optimiste et sur ce qu'il a appelé la pratique de la radical black joy.
Décidément, ce colloque commençait fort.
Ce que j'en retiens
Je suis sortie de cette première table ronde en me sentant vue, comprise, inspirée et revigorée pour kumalafọlọ. Tellement d'idées se sont mises à tourner dans ma tête sur ce que ce cercle de lectures pourrait devenir. Je reviendrai, dans de prochains articles, sur les trois autres tables rondes de la journée.
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