Lectures buissonnières

La parole a pris place sur l’herbe. 

Jeudi 23 juillet, Parc Martin Luther King. Je suis arrivée un peu en avance, nappe blanche à rayures jaunes sous le bras (un clin d'œil discret aux couleurs de kumalafọlọ) et une carafe de bissap prête à couler. Cyntia est arrivée la première, puis Berthe, puis Audrey. Faida et Dija avaient prévenu qu'elles auraient du retard ; entre-temps, Olivia nous a rejointes, et la nappe s'est peu à peu couverte de tout ce que chacune avait apporté : gâteau au chocolat maison, cake au moringa, vin blanc, houmous et pain, charcuterie, chips, raisins, noix de cajou. Une salade mixte, à l'image même de ce que sont nos apéros.


Le tour des lectures

Après une présentation rapide de kumalafọlọ et du thème du mois, Cyntia s'est portée volontaire pour ouvrir le bal avec Conversations avec Dieu. C’est l'histoire d'un homme en crise de foi qui écrit une lettre à Dieu, et la conversation qui s'ensuit. Une lecture qui a résonné particulièrement fort pour elle, entre sa foi personnelle et le rapport social qu'elle entretient avec sa religion.

Faida a enchaîné avec Épouse-moi de Kea Ring, un roman romantique qui l'a marquée pour une raison simple : la littérature mainstream, dans ce genre-là, met en scène des personnages qui se ressemblent tous (blonds, yeux bleus, ténébreux). Ici, enfin, des personnages auxquels elle pouvait s'identifier.

Olivia, elle, avait apporté L'Œil le plus bleu de Toni Morrison et il s'est trouvé que plusieurs d'entre nous l'avaient déjà lu, ou du moins une autre de ses œuvres. La prose de Morrison, aussi crue que juste, dépeint la douleur du racisme avec une intensité telle qu'on ne peut s'empêcher de s'y reconnaître, jusqu'à ce que ça devienne difficile à porter. Olivia, encore au début du livre, en est au moment où tout se raconte à travers le regard d'une petite fille, avant que le trauma ne s'exprime pleinement. La conversation a glissé, sans qu'on sache trop comment, jusqu'à Maryse Condé : Ségou, Moi, Tituba sorcière..., et tant d'autres.

Puis Dija a présenté Zami d'Audre Lorde, le récit d'une autrice queer noire aux États-Unis, à une époque où ça n'avait rien d'évident (ce n’est pas évident de nos jours). Le livre parle de sa vie, mais aussi de sa relation avec sa mère. Dija a voulu en lire un passage à voix haute, et c'est finalement Audrey qui s'en est chargée (Audrey qui lit Audre) : un texte sur le désir, la réciprocité, l'amour qui donne autant qu'il prend. Une guêpe s'est invitée à ce moment précis, sans doute attirée elle aussi par les effluves littéraires du cercle. Audrey a enchaîné la lecture sur la mémoire des femmes qui nous précèdent et qui vivent, d'une certaine façon, à travers nous.

Je m'y suis retrouvée avec ma propre lecture, Les aventures de la foufoune de Léonora Miano : ce désir d'autodétermination féminine, et la place qu'y occupe le masculin, plus souvent en obstacle qu'en soutien. On a dérivé vers d'autres livres de Miano (Rouge impératrice, Blues pour Elise), puis vers The Polygamist, la série qui fait couler beaucoup d'encre en ce moment, et vers The Death of Vivek Oji, une référence que Dija a soigneusement notée pour une prochaine lecture.

Audrey n'avait rien apporté à lire ce soir-là, mais elle avait dévoré l'intégralité de la biographie de Maya Angelou. Sept volumes, tout de même, on était toutes impressionnées. Ça m'a rappelé ma propre tentative avec I know why the caged bird sings en 2019, interrompue quand j'approchais des passages sur les violences sexuelles, la même raison qui m'avait fait arrêter L'Œil le plus bleu en cours de route.

Quand le parc nous a rappelé à l'ordre

Berthe s'apprêtait à nous parler du Chacal, le roman dont on connaît la série éponyme, quand un coup de sifflet a coupé la conversation net. 21h21, et il fallait déjà partir. On a plié bagage à la hâte, dernières à quitter les lieux.

Pour celles qui le pouvaient, la soirée s'est prolongée juste en face, au Loft 148. Après avoir dit au revoir à Olivia et Faida, Cyntia, Audrey, Dija, Berthe et moi nous sommes installées en mi-terrasse pour continuer.

Ce qui reste, une fois les livres refermés

La conversation a glissé vers les lectures qui résistent, Peau noire, masques blancs qui en fait partie pour beaucoup. Berthe nous a partagé sa méthode : lire sans respecter l'ordre des chapitres, relire un passage autant de fois qu'il le faut, chercher le sens d'un mot, le contexte d'une référence. Et quand elle referme un chapitre difficile, dit-elle, elle se sent victorieuse, comme si elle venait d'atteindre un sommet.

On est aussi revenues sur un choix fondateur de kumalafọlọ : préférer découvrir les lectures de chacune plutôt qu'imposer un livre commun. C'est ainsi que la bibliothèque collective du cercle s'enrichit. Et l'idée est née, ce soir-là, de garder une trace de tous les livres présentés ou suggérés au fil des apéros.

J'en ai profité pour raconter pourquoi j'ai choisi le mot "cercle" plutôt que "club" : je ne voulais pas d'une figure qui préside, d'une tête pensante au-dessus des autres. kumalafọlọ puise autant dans mes racines mandenka que dans mon amour pour la science-fiction. Seconde Fondation d'Isaac Asimov, en particulier, où la seule fonction du "Premier Orateur" est justement d'être le premier à parler, rien de plus. Un cercle n'a ni début ni fin : ce sont les personnes qui le composent qui le font exister. Mon souhait, un jour, c'est que kumalafọlọ existe dans plusieurs villes du monde, et qu'on oublie presque que c'est moi qui l'ai créé, tant chacune se le sera approprié.

Ce que chacune en retient

Berthe a aimé le format parc, ce qui l'a le plus motivée à venir. Dija a parlé de cette liberté ressentie à être pleinement elle-même, à partager ses idées et à écouter les autres avec bienveillance. Cyntia a retenu un super moment d'échange, avec une nouvelle pile de livres à ajouter à sa liste. Olivia a apprécié les recommandations et les confirmations sur des titres qu'elle voulait lire depuis longtemps.

De mon côté, je retiens qu'à travers ces livres et ces conversations, on a parlé de relations humaines (mères et filles, amours), de féminisme intersectionnel, en particulier via des autrices comme Léonora Miano, Audre Lorde, Awa Thiam ou bell hooks. Cette dernière a d'ailleurs suscité des avis partagés qu'on n'a pas eu le temps d'approfondir, de quoi donner déjà envie d'être au prochain apéro.

J'ai révélé, en toute fin de soirée, le thème du mois prochain. Le livre, lui, reste un secret bien gardé, le suspense durera jusqu'à début août.

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