Les aventures de la foufoune

Dix monologues, une libération. 

Un ancien collègue m'a raconté un jour qu'il avait arrêté de dire "c'est parti, mon kiki !" à sa fille de trois ans, le jour où elle lui a répondu : "c'est parti, ma foufoune !" Ce mot, taquin et culotté à la fois, résume à lui seul l'esprit du dernier livre de Léonora Miano.

Les aventures de la foufoune se déploie en dix monologues. J'ai traîné des pieds pour le finir, pas par manque d'envie, mais parce que je ne voulais pas que ça s'arrête. Mes chapitres préférés : "la foufoune des premiers temps", "la foufoune amoureuse mais voilà", "la foufoune au doigt mouillé", "la foufoune révolutionnaire", et "la foufoune not so in love ces jours-ci".

Ce roman délie les langues. Il parle sans détour de plaisir, de désir, de vulve et refuse qu'on range ces mots-là dans le tiroir de la pudeur. Léonora Miano les place au centre du débat, au même rang que le pouvoir, la race, le patriarcat : pas un sujet qu'on chuchote, mais une matière politique à part entière. Le premier des monologues réécrit carrément le mythe de la création : une déesse qui se donne du plaisir seule, et dont la jouissance fait naître fleuves, rivières et lacs : la vie elle-même, née du plaisir féminin plutôt que d'une figure masculine. Difficile de faire plus audacieux comme point de départ.



Miano centre son regard sur le féminin des femmes cisgenres hétérosexuelles, sans jamais perdre de vue que le féminin traverse tous les genres. Elle le rappelle d'ailleurs explicitement, en soulignant que la féminité imposée par le regard masculin dominant pèse autant sur les drag-queens et les femmes trans que sur les femmes cisgenres. Et elle démonte, sans filtre, comment le patriarcat recrute les femmes elles-mêmes pour perpétuer leur propre malheur, génération après génération, geôlières malgré elles.

Un miroir de la vie


Ce livre m'a renvoyée à ma propre vie : les choix que j'ai faits, les pressions que j'ai laissées derrière moi en choisissant de vivre loin des miens, et celles, différentes, que j'ai trouvées ici à la place. Il m'a rappelé que chaque décision prise jusqu'ici, je l'ai prise pour moi. Pour mon estime, pour ma liberté. C'est mon cadeau ultime à moi-même : vivre pour moi, pas pour ma famille, pas pour le travail, pas pour la société.

Il y a un passage qui résume bien ce que ce livre m'a fait ressentir : l’autrice y décrit le sexe féminin non pas seulement comme un organe, mais comme un morceau d'âme, une part de puissance, et l'un des manches du gouvernail qui dirige son propre vaisseau. C'est exactement cette image que je garde : diriger sa propre vie, sans attendre la permission de personne.

Le plaisir sans de date de péremption


Un des passages qui m'a le plus marquée porte sur la vieillesse. Miano écrit : "Vieillir tranquille et jouir en paix. C'est le dernier bastion du pouvoir masculin." Cette phrase m'a arrêtée net. On parle beaucoup du désir féminin dans la jeunesse, presque jamais de ce qu'il devient après, comme si le plaisir des femmes avait une date de péremption que celui des hommes n'a jamais eue. Léonora Miano pose la question sans détour : pourquoi le droit de vieillir sereinement, et de continuer à jouir sans en avoir honte, resterait-il un privilège tacitement réservé aux hommes ? C'est une question qui reste avec moi bien après avoir refermé le livre.

Enragée d’espoir


Le chapitre de "la nuit rouge" m'a mise à terre : Miano y raconte une souffrance que les femmes portent depuis des millénaires, si lourde que même leur résilience finit par ressembler à une révolte contre des violences et leurs perpétrateurs qui ne s'arrêtent jamais.

Et j'ai enragé contre l'homme de "la foufoune révolutionnaire", celui qui pense s'en sortir en s’éloignant des luttes contre le patriarcat et le postcolonialisme, en se rapprochant des femmes d'autres groupes, notamment blanches, pendant que les femmes noires portent seules le poids du combat. Ça m'a rappelé, une fois de plus, que la femme noire est vue tout en bas de l'échelle, sommée de se taire et d'encaisser.

Un passage m'a aussi fait penser à la série Heated Rivalry : l’autrice y note que beaucoup de femmes hétérosexuelles aiment voir des hommes ensemble dans un contenu érotique, sans oser le dire à voix haute. On y voit la recherche d’une vulnérabilité partagée, une tendresse réciproque sans condescendance. Cette réflexion m'a donné envie d'aller plus loin, et j'ai ajouté The Sex Lives of African Women de Nana Darkoa Sekyiamah à ma liste de lecture. C’est une autrice féministe ghanéenne qui recueille, sans filtre, les récits intimes de femmes africaines sur le sexe, le désir et la liberté.

C'est pour ça que le dernier chapitre m'a redonné du souffle. Léonora Miano y écrit que pour celles que l'Histoire a mutilées, l'amour de soi est la seule vraie réparation. Se trouver belle en tant que femme noire, grosse, aux cheveux crépus ; avoir le cran de dire non, ou de partir ; vivre sa vie comme on l'entend, jusqu'à en mourir heureuse d'avoir aimé et joui librement. C'est ça la liberté, c'est ça le bonheur. Comme l'écrit Léonora Miano : "Je mourrai heureuse d'avoir vécu libre, d'avoir donné et pris du plaisir."

Ce livre a renforcé la permission que je me donne de vivre librement, à ma façon. Une lecture qui donne envie, une fois refermée, de se demander à son tour : qu'est-ce que je m'autorise vraiment ?

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