Des lectures très étatsuniennes, ce mois-ci
En posant nos livres sur la table, je me suis rendu compte que nos choix étaient, ce mois-ci, très étatsuniens : Barbara avait apporté Dear White People de Justin Simien, Mel le fameux recueil de Ntozake Shange, Laetitia Ne suis-je pas une femme de bell hooks, et moi mes deux livres du mois dont New Kid de JErry Craft.On a commencé par le livre de Barbara. Elle l'a décrit comme un véritable guide de survie pour traverser les vicissitudes raciales. Il renferme toute une série de "how-to" et d'arbres décisionnels que je suis maintenant bien curieuse de découvrir.
On est ensuite passées à Pour les filles noires qui ont déjà pensé au suicide quand l'arc-en-ciel est sufizan. Mel nous a expliqué que ce recueil avait essuyé des critiques pour ses passages sur la violence des hommes envers les femmes noires. L'un d'eux évoque un père qui tient ses enfants au-dessus du vide, à une fenêtre, pour punir leur mère. "Not all men, mais toujours un homme," j'ai lâché à ce moment-là. Ça m'a aussi choquée d'apprendre qu'un tel geste, des hommes allant jusqu'à faire du mal à leurs propres enfants pour atteindre leurs femmes, ait pu exister, et pas seulement dans la fiction.
Puis ce fut le tour de Laetitia et de Ne suis-je pas une femme de bell hooks. J'ai profité de ce moment pour parler de New Kid, de Jordan Craft, lu récemment, un choix inspiré par mes nièces et leur rentrée dans une nouvelle école. Jordan Banks, le personnage principal, y apprend à ses dépens que la couleur de peau ne suffit pas à créer un lien, et découvre l'invisibilisation vécue aussi bien par les élèves racisés que par certains de leurs professeurs.
Mel a alors présenté son deuxième livre, Les maîtres du sol de Ryad Assani-Bazaki, un conte se déroulant au XVe siècle sur la côte de l'actuel Bénin. Et j'ai terminé avec mon deuxième livre du mois, Être une femme noire en France de Sarah Fila-Bakabadio, qui donne la parole à quatre femmes sur leurs expériences d'être noires en France. J'ai insisté sur l'importance qu'accorde le livre au matrimoine, mais aussi sur mon agacement devant la façon dont les quatre enquêtées finissent souvent par euphémiser leurs propres expériences négatives, comme si minimiser restait, encore aujourd'hui, le réflexe le plus sûr.
De nos livres à nos vies
De ces lectures, la conversation a naturellement glissé vers nos propres expériences. On a parlé de ce que c'est qu'être une femme noire en France, puis de la diversité de nos parcours afro respectifs. On s'est attardées sur ce que signifie se sentir, ou être, africaine. Laetitia nous a raconté son expérience malgache et l'histoire identitaire complexe de Madagascar. J'ai appris énormément, et ça m'a donné envie d'en savoir encore plus.Une chose m'a particulièrement marquée : dans l'Éducation nationale française, l'histoire de l'esclavage des peuples afrodescendants est peu enseignée à l'école et ce, même aux Antilles françaises. J'en étais sincèrement choquée.
Ce qu'on ne devrait plus jamais minimiser
La discussion a fini par toucher à nos expériences négatives directes. J'ai raconté comment un ancien collègue avait un jour posé la main dans mes cheveux afro, sans me demander la permission. Je lui avais répondu, avec une voix qui me sortait des tripes : "Ne mets plus jamais tes mains dans mes cheveux ! Qu'est-ce que tu dirais si je te touchais les couilles sans demander ?!" Lui et ma manager, présente à ce moment-là, avaient jugé que j'exagérais, que ce n'était pas si grave. Ça m'avait fait douter, jusqu'à ce qu'une autre collègue me rassure plus tard sur la justesse de ma réaction. Aujourd'hui, je sais une chose : je ne laisserai plus jamais passer ce genre de geste qu'on minimise pour ne pas "faire de vagues."Ce que chacune en retient
La soirée s'est terminée sur une bonne note, quand j'ai demandé à chacune ce qu'elle en avait pensé. Laetitia a apprécié qu'on puisse apporter son propre livre, sans injonction à l'avoir terminé. Barbara a souligné la pluralité des lectures et les découvertes que ça permet, ainsi que la richesse des discussions qui en découlent. Mel, qui était aussi présente à l'apéro de vacances, a rappelé ce qu'elle aime particulièrement dans ces rendez-vous : pouvoir aborder une grande variété de sujets, voyager par les mots et l'imaginaire.Petit clin d'œil final : le personnel d'Abricot m'a reconnue de mes précédentes visites et m'a demandé ma carte de fidélité, que j'avais oublié d'apporter. Ils étaient tellement agréables et accueillants que je n'ai pas eu envie d'attendre le prochain apéro pour y retourner boire un verre.

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