Je sortais d’un weekend chargé d’émotions et d’intellect après l’anti-salon N.A.R.D.A.L. organisé par la MansA. Je me sentais à la fois enracinée et pousser des ailes, mon coeur faisait “djigui djigui”. Je revivais encore et encore le discours inaugural de Maboula Soumahoro et ses gens, où les langues se sont mêlées savamment comme les fils tissés dans l’histoire des mondes. Je souriais au créole martiniquais, me sentais élevée par le bamana et invitée par le portugais brésilien, le russe me rappelait les premières amours de mon oncle et les retrouvailles de ma tante. J’ai partagé un weekend avec des personnes éminentes et inspirantes, il me tardait de partager cette expérience avec mes proches. Raconter cette histoire dans une myriade de saveurs inspirées du pepper soup du chef Alexandre Bella Ola, avec les arômes du poulet DG et le parfum du bissap fermenté. Échanger avec Alexis Peskine était peut-être ce qui m’a conduit à l’enivrance sensorielle. Je me suis sentie connectée à toutes ces personnes rencontrées ce weekend et celles avec qui je suis venue partager ces instants.
Au sortir de cette inauguration plus que mémorable, j’ai eu l’impression d’être plus ancrée dans le présent, je ressentais plus les choses, un peu comme May Boatwright dans The Secret Life Of Bees. Mes gardes-fous n’ont pas su retenir la frénésie des informations qui font l’actualité en France et dans le reste du monde. Peut-être est-ce un rapprochement de dates, mais je me suis sentie transportée dans la violence et la brutalité des massacres du 28 septembre 2009 à Conakry. J’ai revu la répression des manifestations étudiantes à Dakar en février dernier.
Je me rappelle une discussion que j’ai eue avec une coéquipière à qui je disais, il y a quelques années, que je ne faisais pas de manifestations. Elle a questionné mon devoir citoyen, mes privilèges sociaux et ma volonté de participer à l’organisation de la société. Je ne suis pas sûre d’avoir réussi à la convaincre de la peur qui m’habite quand il s’agit de manifestations. Dans mon vécu, quand tu manifestes c’est que tu n’as plus rien à perdre, tu pars avec la perspective que tu vas marcher et mourir. Tu marches avec la certitude que rester à la maison et dans le silence est pire que la mort. Alors tu marches et espères, tu espères que ta voix va porter haut les cris d’injustice avant qu’elle ne soit éteinte par la répression. Tu espères que les actes se joignent à la parole pour qu’il y ait réparation.
Un truc drôle, l’espoir. Pendant longtemps, je lui associais ces notions d’attente, de passivité, de dépendance. Ces dernières années m’ont rappelé à quel point l’espoir est combatif, stratégique, joyeux, inconstant, rassembleur et revigorant. Il suffit d’une goutte, d’une étincelle et l’on se retrouve à l’embouchure du fleuve Congo ou à Hayli Gubbi après 12000 ans de sommeil supposé. L’espoir a le chic de se glisser dans les couches les plus fines de fatalité, il prend peu à peu de l’espace et à la fin c’est vous qui l’incarnez. C’est ainsi que la petite boule dans la gorge s’amenuise et libère la voix, la poitrine constricte commence à pulser puis vibrer… Soudain, le genou qui écrasait ton cou se dissout en poussière d’étoile, la matraque qui battait les corps devient la fleur qui parfume nos rêves. Je voudrais rester dans cet imaginaire où, comme par magie, les choses reviennent à l’endroit.
On m’a rappelé récemment que les mots sont mon refuge quand les maux du monde deviennent insoutenables. Alors, j’ai lu puis écrit et lu encore. J’ai terminé ma lecture d’Être une Femme Noire en France, j’ai commencé The Palm-wine Drinkard, puis j’ai lu la génèse des manifestations lycéennes du moment. Tout le long, c’est la voix d’Aja Monet qui résonnait en moi, à travers son poème for the kids...
[...]
Here’s to the kids who live
Who live and dare us
Stand a side
May they embarrass us
Show us who we are
Here’s to the kids who live in us and never leave
Resting in the dimples of a mirror
Stretching through a glance
How many kids must die for us to live?
Here’s to the kids who live in us
To the kids who live and demand
We act
In the doing
Here and now
Awestruck and unafraid
[...]
Au fur et à mesure que les manifestations prennent de l’ampleur, les vers de cette œuvre s’installent dans mon esprit pour insister que la justice et la liberté sont deux choses dont on ne fait pas cadeau. Les enfants d’hier à aujourd’hui sont en train de se battre dans la joie et la résilience pour que les enfants de demain aient une chance à la vie. Je salue le courage des enfants et parents de Mayotte d’avoir bravé le statu quo et l’invisibilisation. Je loue la justice qui anime toute cette jeunesse de la Guadeloupe, de la Nouvelle Calédonie et de la Réunion. Je regarde la solidarité entre les lycées de banlieue francilienne et ceux de Paris, résonne en moi la voix des élèves sénégalais de mon enfance appelant à la grève “Sortez ! Sortez! Sortez!”.
Je continue de marquer des buts contre mes traumatismes, mais le score est loin de me permettre d’aller manifester à ce jour. Alors, je vous exhorte, vous qui le pouvez, à exercer votre liberté et porter haut vos voix pour que nous puissions vivre dans la dignité, et que nos enfants puissent espérer un avenir. J’espère que ces paroles d’Aja Monet accompagneront vos pas, comme elles ont guidé mes mots. Entre-temps, j’ai compris ce qui m’arrivait cette semaine : le syndrome prémenstruel. Comme quoi, la révolution se passe aussi en moi.
Au sortir de cette inauguration plus que mémorable, j’ai eu l’impression d’être plus ancrée dans le présent, je ressentais plus les choses, un peu comme May Boatwright dans The Secret Life Of Bees. Mes gardes-fous n’ont pas su retenir la frénésie des informations qui font l’actualité en France et dans le reste du monde. Peut-être est-ce un rapprochement de dates, mais je me suis sentie transportée dans la violence et la brutalité des massacres du 28 septembre 2009 à Conakry. J’ai revu la répression des manifestations étudiantes à Dakar en février dernier.
Je me rappelle une discussion que j’ai eue avec une coéquipière à qui je disais, il y a quelques années, que je ne faisais pas de manifestations. Elle a questionné mon devoir citoyen, mes privilèges sociaux et ma volonté de participer à l’organisation de la société. Je ne suis pas sûre d’avoir réussi à la convaincre de la peur qui m’habite quand il s’agit de manifestations. Dans mon vécu, quand tu manifestes c’est que tu n’as plus rien à perdre, tu pars avec la perspective que tu vas marcher et mourir. Tu marches avec la certitude que rester à la maison et dans le silence est pire que la mort. Alors tu marches et espères, tu espères que ta voix va porter haut les cris d’injustice avant qu’elle ne soit éteinte par la répression. Tu espères que les actes se joignent à la parole pour qu’il y ait réparation.
Un truc drôle, l’espoir. Pendant longtemps, je lui associais ces notions d’attente, de passivité, de dépendance. Ces dernières années m’ont rappelé à quel point l’espoir est combatif, stratégique, joyeux, inconstant, rassembleur et revigorant. Il suffit d’une goutte, d’une étincelle et l’on se retrouve à l’embouchure du fleuve Congo ou à Hayli Gubbi après 12000 ans de sommeil supposé. L’espoir a le chic de se glisser dans les couches les plus fines de fatalité, il prend peu à peu de l’espace et à la fin c’est vous qui l’incarnez. C’est ainsi que la petite boule dans la gorge s’amenuise et libère la voix, la poitrine constricte commence à pulser puis vibrer… Soudain, le genou qui écrasait ton cou se dissout en poussière d’étoile, la matraque qui battait les corps devient la fleur qui parfume nos rêves. Je voudrais rester dans cet imaginaire où, comme par magie, les choses reviennent à l’endroit.
On m’a rappelé récemment que les mots sont mon refuge quand les maux du monde deviennent insoutenables. Alors, j’ai lu puis écrit et lu encore. J’ai terminé ma lecture d’Être une Femme Noire en France, j’ai commencé The Palm-wine Drinkard, puis j’ai lu la génèse des manifestations lycéennes du moment. Tout le long, c’est la voix d’Aja Monet qui résonnait en moi, à travers son poème for the kids...
[...]
Here’s to the kids who live
Who live and dare us
Stand a side
May they embarrass us
Show us who we are
Here’s to the kids who live in us and never leave
Resting in the dimples of a mirror
Stretching through a glance
How many kids must die for us to live?
Here’s to the kids who live in us
To the kids who live and demand
We act
In the doing
Here and now
Awestruck and unafraid
[...]
Au fur et à mesure que les manifestations prennent de l’ampleur, les vers de cette œuvre s’installent dans mon esprit pour insister que la justice et la liberté sont deux choses dont on ne fait pas cadeau. Les enfants d’hier à aujourd’hui sont en train de se battre dans la joie et la résilience pour que les enfants de demain aient une chance à la vie. Je salue le courage des enfants et parents de Mayotte d’avoir bravé le statu quo et l’invisibilisation. Je loue la justice qui anime toute cette jeunesse de la Guadeloupe, de la Nouvelle Calédonie et de la Réunion. Je regarde la solidarité entre les lycées de banlieue francilienne et ceux de Paris, résonne en moi la voix des élèves sénégalais de mon enfance appelant à la grève “Sortez ! Sortez! Sortez!”.
Je continue de marquer des buts contre mes traumatismes, mais le score est loin de me permettre d’aller manifester à ce jour. Alors, je vous exhorte, vous qui le pouvez, à exercer votre liberté et porter haut vos voix pour que nous puissions vivre dans la dignité, et que nos enfants puissent espérer un avenir. J’espère que ces paroles d’Aja Monet accompagneront vos pas, comme elles ont guidé mes mots. Entre-temps, j’ai compris ce qui m’arrivait cette semaine : le syndrome prémenstruel. Comme quoi, la révolution se passe aussi en moi.

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