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09 août 2026
Une matinée en kayak sur le canal de l'Ourcq.
Deux éternelles retardataires arrivées à l'heure, c'est déjà un exploit en soi. Direction Sevran, avec ma cousine, pour la séance découverte en kayak dont je vous parlais dans les Sorties de Vacances ce mois-ci.
Le grand saut
La dame de l'accueil et les deux moniteurs étaient adorables. J'avais une petite appréhension avant de monter car ma jambe se remet encore d'une fracture multiple, et l'équilibre n'était pas garanti d'avance. Comme pour confirmer mes craintes, un participant est tombé à l'eau juste devant nous, pendant qu'on nous distribuait les gilets de sauvetage. Le moniteur m'a montré comment m'installer en stabilisant le kayak avec la pagaie, comment m'asseoir sans basculer, comment pagayer efficacement.
J'avais déjà fait du kayak plusieurs fois, en Côte d'Ivoire, mais dans des embarcations plus longues et plus larges. Celui d'hier, plus petit, m'a permis de mieux sentir la répartition de mon poids sur le bassin, d'ajuster mon assise jusqu'à trouver une vraie stabilité. Une belle surprise, vu l'appréhension du départ.
Quand la ville disparaît
Après quelques centaines de mètres, le bruit de Paris s'est effacé, complètement recouvert par la nature. Des arbres hauts et verdoyants, des berges chargées de myrtilles, mûres et framboises. Curieuse, j'ai demandé à d'autres kayakistes qui rentraient si les fruits étaient comestibles, réponse unanime : délicieux.
Ce qui m'a le plus marquée, c'est la gentillesse des gens croisés en chemin. Qu'on soit en kayak ou en train de marcher sur les berges, chaque "bonjour" trouvait une réponse souriante. Ma cousine et moi avons pris tout notre temps, la pagaie n'avait rien de difficile, une fois la posture trouvée.
Un tronc d'arbre et beaucoup d'imagination
Ce qu'on se raconte, une fois qu'on rame
Des sujets lourds, portés légèrement, au rythme de la pagaie.
Et pour finir, un pique-nique
Retour à la base, puis un pique-nique généreux : salade avocat-tomate d'un côté, salade de fonio façon taboulé de l'autre, mangue et fondant au chocolat pour clore en beauté.
Une matinée simple, loin du bruit, pleine de rires et de vraies conversations, exactement ce que "Lectures de vacances" appelait de ses vœux.
04 août 2026
Dix monologues, une libération.
Un ancien collègue m'a raconté un jour qu'il avait arrêté de dire "c'est parti, mon kiki !" à sa fille de trois ans, le jour où elle lui a répondu : "c'est parti, ma foufoune !" Ce mot, taquin et culotté à la fois, résume à lui seul l'esprit du dernier livre de Léonora Miano.Les aventures de la foufoune se déploie en dix monologues. J'ai traîné des pieds pour le finir, pas par manque d'envie, mais parce que je ne voulais pas que ça s'arrête. Mes chapitres préférés : "la foufoune des premiers temps", "la foufoune amoureuse mais voilà", "la foufoune au doigt mouillé", "la foufoune révolutionnaire", et "la foufoune not so in love ces jours-ci".
Ce roman délie les langues. Il parle sans détour de plaisir, de désir, de vulve et refuse qu'on range ces mots-là dans le tiroir de la pudeur. Léonora Miano les place au centre du débat, au même rang que le pouvoir, la race, le patriarcat : pas un sujet qu'on chuchote, mais une matière politique à part entière. Le premier des monologues réécrit carrément le mythe de la création : une déesse qui se donne du plaisir seule, et dont la jouissance fait naître fleuves, rivières et lacs : la vie elle-même, née du plaisir féminin plutôt que d'une figure masculine. Difficile de faire plus audacieux comme point de départ.
Miano centre son regard sur le féminin des femmes cisgenres hétérosexuelles, sans jamais perdre de vue que le féminin traverse tous les genres. Elle le rappelle d'ailleurs explicitement, en soulignant que la féminité imposée par le regard masculin dominant pèse autant sur les drag-queens et les femmes trans que sur les femmes cisgenres. Et elle démonte, sans filtre, comment le patriarcat recrute les femmes elles-mêmes pour perpétuer leur propre malheur, génération après génération, geôlières malgré elles.
Un miroir de la vie
Ce livre m'a renvoyée à ma propre vie : les choix que j'ai faits, les pressions que j'ai laissées derrière moi en choisissant de vivre loin des miens, et celles, différentes, que j'ai trouvées ici à la place. Il m'a rappelé que chaque décision prise jusqu'ici, je l'ai prise pour moi. Pour mon estime, pour ma liberté. C'est mon cadeau ultime à moi-même : vivre pour moi, pas pour ma famille, pas pour le travail, pas pour la société.
Il y a un passage qui résume bien ce que ce livre m'a fait ressentir : l’autrice y décrit le sexe féminin non pas seulement comme un organe, mais comme un morceau d'âme, une part de puissance, et l'un des manches du gouvernail qui dirige son propre vaisseau. C'est exactement cette image que je garde : diriger sa propre vie, sans attendre la permission de personne.
Le plaisir sans de date de péremption
Un des passages qui m'a le plus marquée porte sur la vieillesse. Miano écrit : "Vieillir tranquille et jouir en paix. C'est le dernier bastion du pouvoir masculin." Cette phrase m'a arrêtée net. On parle beaucoup du désir féminin dans la jeunesse, presque jamais de ce qu'il devient après, comme si le plaisir des femmes avait une date de péremption que celui des hommes n'a jamais eue. Léonora Miano pose la question sans détour : pourquoi le droit de vieillir sereinement, et de continuer à jouir sans en avoir honte, resterait-il un privilège tacitement réservé aux hommes ? C'est une question qui reste avec moi bien après avoir refermé le livre.
Enragée d’espoir
Et j'ai enragé contre l'homme de "la foufoune révolutionnaire", celui qui pense s'en sortir en s’éloignant des luttes contre le patriarcat et le postcolonialisme, en se rapprochant des femmes d'autres groupes, notamment blanches, pendant que les femmes noires portent seules le poids du combat. Ça m'a rappelé, une fois de plus, que la femme noire est vue tout en bas de l'échelle, sommée de se taire et d'encaisser.
Un passage m'a aussi fait penser à la série Heated Rivalry : l’autrice y note que beaucoup de femmes hétérosexuelles aiment voir des hommes ensemble dans un contenu érotique, sans oser le dire à voix haute. On y voit la recherche d’une vulnérabilité partagée, une tendresse réciproque sans condescendance. Cette réflexion m'a donné envie d'aller plus loin, et j'ai ajouté The Sex Lives of African Women de Nana Darkoa Sekyiamah à ma liste de lecture. C’est une autrice féministe ghanéenne qui recueille, sans filtre, les récits intimes de femmes africaines sur le sexe, le désir et la liberté.
C'est pour ça que le dernier chapitre m'a redonné du souffle. Léonora Miano y écrit que pour celles que l'Histoire a mutilées, l'amour de soi est la seule vraie réparation. Se trouver belle en tant que femme noire, grosse, aux cheveux crépus ; avoir le cran de dire non, ou de partir ; vivre sa vie comme on l'entend, jusqu'à en mourir heureuse d'avoir aimé et joui librement. C'est ça la liberté, c'est ça le bonheur. Comme l'écrit Léonora Miano : "Je mourrai heureuse d'avoir vécu libre, d'avoir donné et pris du plaisir."
Ce livre a renforcé la permission que je me donne de vivre librement, à ma façon. Une lecture qui donne envie, une fois refermée, de se demander à son tour : qu'est-ce que je m'autorise vraiment ?
24 juillet 2026
La parole a pris place sur l’herbe.
Jeudi 23 juillet, Parc Martin Luther King. Je suis arrivée un peu en avance, nappe blanche à rayures jaunes sous le bras (un clin d'œil discret aux couleurs de kumalafọlọ) et une carafe de bissap prête à couler. Cyntia est arrivée la première, puis Berthe, puis Audrey. Faida et Dija avaient prévenu qu'elles auraient du retard ; entre-temps, Olivia nous a rejointes, et la nappe s'est peu à peu couverte de tout ce que chacune avait apporté : gâteau au chocolat maison, cake au moringa, vin blanc, houmous et pain, charcuterie, chips, raisins, noix de cajou. Une salade mixte, à l'image même de ce que sont nos apéros.
Le tour des lectures
Après une présentation rapide de kumalafọlọ et du thème du mois, Cyntia s'est portée volontaire pour ouvrir le bal avec Conversations avec Dieu. C’est l'histoire d'un homme en crise de foi qui écrit une lettre à Dieu, et la conversation qui s'ensuit. Une lecture qui a résonné particulièrement fort pour elle, entre sa foi personnelle et le rapport social qu'elle entretient avec sa religion.
Faida a enchaîné avec Épouse-moi de Kea Ring, un roman romantique qui l'a marquée pour une raison simple : la littérature mainstream, dans ce genre-là, met en scène des personnages qui se ressemblent tous (blonds, yeux bleus, ténébreux). Ici, enfin, des personnages auxquels elle pouvait s'identifier.
Olivia, elle, avait apporté L'Œil le plus bleu de Toni Morrison et il s'est trouvé que plusieurs d'entre nous l'avaient déjà lu, ou du moins une autre de ses œuvres. La prose de Morrison, aussi crue que juste, dépeint la douleur du racisme avec une intensité telle qu'on ne peut s'empêcher de s'y reconnaître, jusqu'à ce que ça devienne difficile à porter. Olivia, encore au début du livre, en est au moment où tout se raconte à travers le regard d'une petite fille, avant que le trauma ne s'exprime pleinement. La conversation a glissé, sans qu'on sache trop comment, jusqu'à Maryse Condé : Ségou, Moi, Tituba sorcière..., et tant d'autres.
Puis Dija a présenté Zami d'Audre Lorde, le récit d'une autrice queer noire aux États-Unis, à une époque où ça n'avait rien d'évident (ce n’est pas évident de nos jours). Le livre parle de sa vie, mais aussi de sa relation avec sa mère. Dija a voulu en lire un passage à voix haute, et c'est finalement Audrey qui s'en est chargée (Audrey qui lit Audre) : un texte sur le désir, la réciprocité, l'amour qui donne autant qu'il prend. Une guêpe s'est invitée à ce moment précis, sans doute attirée elle aussi par les effluves littéraires du cercle. Audrey a enchaîné la lecture sur la mémoire des femmes qui nous précèdent et qui vivent, d'une certaine façon, à travers nous.
Je m'y suis retrouvée avec ma propre lecture, Les aventures de la foufoune de Léonora Miano : ce désir d'autodétermination féminine, et la place qu'y occupe le masculin, plus souvent en obstacle qu'en soutien. On a dérivé vers d'autres livres de Miano (Rouge impératrice, Blues pour Elise), puis vers The Polygamist, la série qui fait couler beaucoup d'encre en ce moment, et vers The Death of Vivek Oji, une référence que Dija a soigneusement notée pour une prochaine lecture.
Audrey n'avait rien apporté à lire ce soir-là, mais elle avait dévoré l'intégralité de la biographie de Maya Angelou. Sept volumes, tout de même, on était toutes impressionnées. Ça m'a rappelé ma propre tentative avec I know why the caged bird sings en 2019, interrompue quand j'approchais des passages sur les violences sexuelles, la même raison qui m'avait fait arrêter L'Œil le plus bleu en cours de route.
Quand le parc nous a rappelé à l'ordre
Berthe s'apprêtait à nous parler du Chacal, le roman dont on connaît la série éponyme, quand un coup de sifflet a coupé la conversation net. 21h21, et il fallait déjà partir. On a plié bagage à la hâte, dernières à quitter les lieux.
Pour celles qui le pouvaient, la soirée s'est prolongée juste en face, au Loft 148. Après avoir dit au revoir à Olivia et Faida, Cyntia, Audrey, Dija, Berthe et moi nous sommes installées en mi-terrasse pour continuer.
Ce qui reste, une fois les livres refermés
La conversation a glissé vers les lectures qui résistent, Peau noire, masques blancs qui en fait partie pour beaucoup. Berthe nous a partagé sa méthode : lire sans respecter l'ordre des chapitres, relire un passage autant de fois qu'il le faut, chercher le sens d'un mot, le contexte d'une référence. Et quand elle referme un chapitre difficile, dit-elle, elle se sent victorieuse, comme si elle venait d'atteindre un sommet.
On est aussi revenues sur un choix fondateur de kumalafọlọ : préférer découvrir les lectures de chacune plutôt qu'imposer un livre commun. C'est ainsi que la bibliothèque collective du cercle s'enrichit. Et l'idée est née, ce soir-là, de garder une trace de tous les livres présentés ou suggérés au fil des apéros.
J'en ai profité pour raconter pourquoi j'ai choisi le mot "cercle" plutôt que "club" : je ne voulais pas d'une figure qui préside, d'une tête pensante au-dessus des autres. kumalafọlọ puise autant dans mes racines mandenka que dans mon amour pour la science-fiction. Seconde Fondation d'Isaac Asimov, en particulier, où la seule fonction du "Premier Orateur" est justement d'être le premier à parler, rien de plus. Un cercle n'a ni début ni fin : ce sont les personnes qui le composent qui le font exister. Mon souhait, un jour, c'est que kumalafọlọ existe dans plusieurs villes du monde, et qu'on oublie presque que c'est moi qui l'ai créé, tant chacune se le sera approprié.
Ce que chacune en retient
Berthe a aimé le format parc, ce qui l'a le plus motivée à venir. Dija a parlé de cette liberté ressentie à être pleinement elle-même, à partager ses idées et à écouter les autres avec bienveillance. Cyntia a retenu un super moment d'échange, avec une nouvelle pile de livres à ajouter à sa liste. Olivia a apprécié les recommandations et les confirmations sur des titres qu'elle voulait lire depuis longtemps.
De mon côté, je retiens qu'à travers ces livres et ces conversations, on a parlé de relations humaines (mères et filles, amours), de féminisme intersectionnel, en particulier via des autrices comme Léonora Miano, Audre Lorde, Awa Thiam ou bell hooks. Cette dernière a d'ailleurs suscité des avis partagés qu'on n'a pas eu le temps d'approfondir, de quoi donner déjà envie d'être au prochain apéro.
J'ai révélé, en toute fin de soirée, le thème du mois prochain. Le livre, lui, reste un secret bien gardé, le suspense durera jusqu'à début août.
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